En ce début de printemps, Camille Guirou (MCF à l’école de l’Air de Salon de Provence et membre du projet) s’est penchée pour nous sur la notion de valeur(s) publique(s) (Public Value). Cette idée, née au début des années 2000, est conçue comme un nouveau paradigme devant accompagner les changements observés dans l’action publique, notamment du fait d’un recours croissant à la gouvernance en réseau (networked gouvernance). Ce nouveau mode de coordination public-privé renvoie à la capacité à coordonner des acteurs aux intérêts parfois divergents dans la résolution de problématiques spécifiques.
Camille Guirou situera d’abord le courant de la valeur publique en relation avec l’histoire de la pensée du management public, puis présentera un papier fondateur de 2006 écrit par Stocker : “Public value management: A new narrative for networked governance?” [1] avant d’ouvrir le sujet aux Méta-Organisations.
Valeur(s) Publique(s) et pensée en management public
Le management par la valeur publique est une évolution récente dans l’histoire de la pensée du management public. Elle se veut en rupture avec le nouveau management public, même si elle en reprend certaines valeurs comme fondements communs pour l’action, comme la culture de la performance ou le contrôle continu du dispositif en termes d’objectif et d’efficacité.
Camille Guirou présente les quatre principaux courants de pensée qui se sont succédé.
Elle commence par la vision bureaucratique de l’administration wébérienne, dans laquelle l’accent est mis sur la légitimité et la compétence des responsables. Cette vision prône une organisation rationnelle des administrations, qui sont régies par des ensembles de règles bien définies.
L’école du choix public (public choice) viendra remettre en cause cette vision, démontrant par exemple que les individus occupant des postes dans la fonction publique (employés ou élus) ont des intérêts privés qui interfèrent avec le bien collectif dans leurs décisions ou encore que des logiques propres au fonctionnement des administrations leurs font faire des choix d’allocations de budgets irrationnels et donc inefficaces – par exemple, l’utilisation systématique de tout le budget annuel, même dans des investissements peu nécessaires, de peur de voir le budget alloué à l’administration l’année suivante diminuer. Une seule conclusion s’impose pour les partisans du choix public : la privatisation.
L’hégémonique école du management public ne privatisera pas systématiquement mais prendra un certain nombre de critiques en compte. Pour ce courant, le rôle de l’administration est la planification stratégique de long terme. Le fonctionnement par budgets, source de controverses, est, quand cela est possible, remplacé par un fonctionnement par projets.
Le nouveau management public qui succédera ne sera pas foncièrement différent mais visera à introduire dans l’administration publique des logiques managériales empruntées au secteur privé : les usagers sont appréhendés comme des clients, des logiques d’optimisation sont mises en place et le pilotage s’appuie de plus en plus sur des indicateurs quantitatifs.
Enfin pour les partisans de l’école de la valeur publique, il y a aujourd’hui une rupture. Premièrement, l’action publique est de moins en moins top-down : il n’y a plus l’administration d’un côté et le reste de la société de l’autre et de plus en plus de gouvernances en réseaux d’acteurs multi parties-prenantes émergent. Ensuite, la gestion par projets et le tournant managérial de l’administration publique se sont traduits par une perte de sens et peu de vision d’ensemble : quelle valeur la sphère publique crée-t-elle pour la société et comment sont définies ces valeurs ? Ainsi le management par la valeur publique vise à proposer un paradigme qui met au centre de la sphère publique la gouvernance en réseau, ainsi que la création de valeur(s) publique(s) qui ai(en)t un sens, i.e. qui soi(en)t décidée(s) en commun. L’objectif est de redonner une vision de long terme et de réconcilier la sphère politique, qui avait petit à petit perdu du terrain, avec la sphère managériale et de l’expertise.
Pour aller plus loin dans ce qui différencie nouveau management public et management par la valeur publique, on peut dire que dans le premier, la question de l’efficacité est centrale, la focale est placée sur les moyens, la question des objectifs restant secondaire, alors que pour le second c’est l’inverse : la focale est mise sur la définition des objectifs entre parties prenantes et la question des moyens – comment et à quel coût – reste floue. Dans le premier l’approche est quantitative – indicateurs pour mesurer les dépenses, les résultats, et donc l’efficacité – alors dans le second l’approche est qualitative et tourne autour du pourquoi l’on fait les choses, des discours et des connaissances – données sur la perception, l’expérience et la motivation des acteurs. Enfin la notion d’acteurs qui fournissent de la valeur publique s’étend au-delà des acteurs publics. Ainsi des entreprises, des organisations, ou des associations sont des acteurs légitimes dans la discussion et la fourniture de valeur(s) publique(s), il n’y a plus opposition entre deux mondes disjoints : public et privé.
Camille Guirou note l’utilisation ambiguë de la notion de valeur(s). Pour des auteurs comme Moore et Stocker, plus proches des sciences de gestion et de l’économie, la notion est mobilisée au singulier et figure l’idée d’une quantité (même si elle est souvent non mesurable, à l’image de l’utilité en économie), il y a création ou destruction de valeur, elle est le résultat d’une chaine de valeur où chacun joue un rôle. Pour des auteurs comme O’Flynn et Meynhart, plus proches de la sociologie, la notion est mobilisée au pluriel : les valeurs, comme partie d’une culture (“ce à quoi l’on tient” pour citer Dewey) – par exemple la démocratie, la liberté, la solidarité. Camille Guirou note que ces deux utilisations sont les deux faces d’une même pièce, pour qu’il y ait création de valeur publique, il faut s’appuyer sur des valeurs publiques (partagées).
L’article fondateur de Stocker
Après avoir contextualisé l’émergence de la théorie de la valeur publique, Camille Guirou présente le papier de Stocker, qui tente de définir la théorie de la valeur publique, la présentant comme le nouveau paradigme, sous-jacent, pour penser et accompagner les nouvelles formes de l’action publique. Le point de départ du papier est simple. Les pratiques de l’action publique changent, elles deviennent de moins en moins top-down mais de plus en plus horizontales avec l’émergence de la gouvernance en réseau. Or pour penser cette dernière et ces nouvelles pratiques – dans lesquelles il y a une complexification du processus de décision : globalisation, multi-niveau, multi-parties-prenantes etc. – il faut se doter d’une théorie, d’un paradigme adapté : la théorie de la valeur publique.
Dans cette théorie, il y a une rupture dans le rôle du manager public, qui doit maintenant animer un processus de prise de décisions collectives, pour lequel il doit sélectionner des acteurs légitimes, les impliquer, définir avec eux les objectifs et mettre en place les actions qui en découlent. La valeur publique est donc débattue collectivement. On est face à une forme particulière de processus de décisions, qui inclut plus de participants, participants vus comme légitimes dans la résolution de problématiques qui s’inscrivent dans un contexte de systèmes complexes (avec de fortes interdépendances et difficilement simplifiable) et incertains. Le dialogue et la délibération sont donc au centre du management par la valeur publique.
Ce paradigme entend :
- rendre sa légitimité au public. On ne suppose plus une supériorité du privé sur le public en termes de logique de gestion et de management. En effet, le secteur public n’est plus vu au travers de ce qu’il coute mais de la valeur qu’il est capable de créer, même si des logiques d’efficacité accompagnent l’ensemble de la démarche.
- sortir des dualismes public/privé, élus/agents publics, politique/management pour chercher à aligner les acteurs sur des objectifs communs.
- prendre en compte la complexité du réel, en ne prônant pas une solution unique ou des “best practices” mais par des démarches plus “sur-mesure” impliquant définition en commun d’intentions et d’objectifs et atteinte de ces objectifs au travers de solutions originales ou non, mais s’inscrivant dans un esprit d’apprentissage par essais/erreurs.
La théorie de la valeur publique reconnait donc l’existence de multiples parties prenantes légitimes en dehors des pouvoirs publics, comme les partenaires d’affaires, les voisinages, les sachants (scientifiques, experts…), les régulateurs mais aussi les auditeurs. Pour que l’ensemble fonctionne, il faut une implication réelle des parties prenantes dans le processus. Pour Stocker, dans la théorie de la valeur publique, la démocratie ne se limite plus au vote et si vote il y a, les propositions votées sont construites par les votants eux-mêmes. Ainsi, les enjeux de communication – dialogue et confiance – sont remis au centre du débat public.
La théorie de la valeur publique ne propose pas un processus de décision idéal-type : les règles mêmes du processus de décision sont discutables et modulables par les parties prenantes. Mais à chaque étape ce processus doit permettre dialogue et confiance nécessaires à la co-construction. De la même manière, la théorie de la valeur publique n’impose pas une façon particulière ou le recours à un acteur particulier pour la réalisation des objectifs. Cette sélection peut se faire de diverse manière : consultation publique, benchmarking, compétition ouverte etc.
L’approche par la valeur publique est éminemment relationnelle. On ne construit pas uniquement la décision mais aussi le processus de décisions. Ce nouveau processus repose sur l’apprentissage et l’adaptabilité des managers (public ou non) en charge de ce processus. Ces managers doivent reconnaitre que le processus est un constant challenge et demande une forte implication de leur part : aspect continu du processus démocratique, pilotage d’un réseau et de délibérations, tout en faisant preuve de suffisamment de réflexivité pour maintenir un système “sain” de prise de décision collective. Ensuite, c’est le rôle du manager que de vérifier à chaque étape que les intentions et les objectifs sont atteints ou que le processus va bien dans le sens de ces intentions et objectifs.
Ainsi le management par la valeur publique définit son efficacité au travers de la vérification continue de la réponse aux enjeux. Même si le manager coordonne et assiste, la responsabilité est répartie par le processus de décisions collectives entre les acteurs. Enfin dans le management par la valeur publique, l’équité est assurée par l’implication de tous les acteurs légitimes dans le processus.
Limites et ouverture
Pour conclure sur l’article et avant d’ouvrir aux méta-organisations, Camille Guirou pose un regard critique sur de nombreux aspects de la théorie des valeurs publiques proposés dans l’article. Tout d’abord sur les aspects démocratiques qui sont présentés selon un angle prometteur, mais qui soulèvent de nombreuses questions pragmatiques. Questions sur la capacité à enclencher et faire vivre une exigence démocratique forte, que cela soit au niveau du manager mais aussi de la capacité réelle des acteurs à pouvoir s’investir dans le processus. Se pose aussi la question de la rapidité du processus de décisions, la tenue de débat étant généralement chronophage. Dans le prolongement de cet aspect démocratique, se pose la question classique que l’on retrouve dans les méta-organisations de la dilution de la responsabilité de chacun dans le processus collectif. De plus, alors même que le processus devait réhabiliter la sphère politique en recul par rapport à la sphère managériale dans l’administration publique, le management par la valeur publique dit, finalement, peu de chose sur la place des élus dans ces processus pas plus qu’il n’interroge la capacité des managers à détenir les compétences clefs pour mener ces processus à bien. Enfin, l’évaluation des politiques publiques menées, sur la base de valeurs qualitatives, semble compliqué. Et pour finir, rien n’est dit sur la manière de gérer la superposition de ces instances de décisions à plusieurs niveaux (locaux, régionaux, nationaux) ou les interdépendances possibles des décisions des unes avec les autres.
Dans son ouverture de la théorie de la valeur publique aux méta-organisations Camille Guirou propose différentes pistes à explorer. Souvent les méta-organisations multi-parties-prenantes tentent de solutionner des problématiques complexes et incertaines qui touchent la société au sens large que ce soit au travers d’aspects économiques, sociaux ou environnementaux. À ce titre les méta-organisations créent de la valeur publique, souvent hors du cadre de la gouvernance en réseau, et il serait légitime d’interroger quelle(s) valeur(s) publique(s) créent les méta-organisations, mais aussi par quels processus. Les méta-organisations multi parties-prenantes formalisent les échangent entre ces dernières dans le but d’arriver à la définition de valeurs collectives/partagées qui seront la base de la résolution de leurs problématiques. Ainsi, il y a sûrement dans la littérature sur les méta-organisations des connaissances mobilisables par la théorie de la valeur publique autour des processus de création collective de valeurs. Sur ce dernier point, il existe presque constitutivement dans les méta-organisations des risques d’iniquité à cause de stratégies d’exclusions ou d’invisibilisation de certains acteurs mais aussi des risques de blocages à cause d’opportunisme ou d’acte de sabotage du processus de décisions. Peut-être que la gouvernance en réseau selon les modalités esquissées par Stocker, pourraient éviter ou surmonter plus facilement un certain nombre de ces problématiques. Enfin les questions de la sélection et de l’implication des acteurs sont centrales dans les méta-organisations. De manière intéressante, dans la méta-organisation la sélection des membres est souvent faites par les membres eux-mêmes et on y observe aussi des mécanismes qui tendent à générer et renforcer l’implication des membres, sans nécessité d’une intervention extérieure. Ce dernier point étant présenté comme une des principales difficultés auxquelles le manager d’un réseau de gouvernance aura à faire face.
La discussion fera globalement ressortir un certain nombre de doutes quant à la tendance supposée de transformation de l’action publique présentée par Stocker. Bien qu’une vingtaine d’années après l’article les initiatives de gouvernances en réseau soient nombreuses et visibles, le management néo-public de l’administration reste largement dominant.
Rédaction : V. Barbet
Relecture : C. Guirou, H. Berkowitz
Références :
[1] Stoker, G. (2006). Public value management: A new narrative for networked governance?. The American review of public administration, 36(1), 41-57