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OCTOBRE 2024 – POINTS DE VUE SUD AMÉRICAIN SUR LE NÉOCOLONIALISME

Pour son séminaire de rentrée, le projet MétaOrgTrans accueille Mariana Baldi et Fernando Dias Lopes, tous deux professeurs de sciences de gestion à l’Université Fédérale du Rio Grande do Sul (Brésil) et chercheurs invités au LEST jusqu’à la fin Octobre, pour une présentation du point de vue latino-américain sur le néocolonialisme. Point de vue qu’ils explorent au travers des travaux de deux grandes figures académiques du continent : le sociologue, activiste et théoricien politique péruvien, Anibal Quijano (1928-2018) et le philosophe de l’éthique et de la politique argentino-mexicain Henrique Dussel (1934-2023). 

Pour eux la découverte en 1492, du continent américain et la colonisation qui s’en suivit marqua l’avènement dans les siècles à venir d’un nouvel ordre social mondial que Quijano nomme le capitalisme eurocentré. Pour Quijano, ce capitalisme eurocentré repose sur deux axes : la notion de race et la structure de contrôle du travail, des ressources et de la production. En termes économiques et politiques, les choses paraissent assez lisibles. La domination politique et économiques des territoires colonisés a permis une réallocation de la production et des échanges commerciaux à un niveau mondial. Les colonies devinrent sources de métaux précieux et de matières premières à bas coût pour les pays colonisateurs, leurs donnant un avantage décisif dans un commerce mondiale en pleine monétarisation. Cette production se fit par l’exploitation, souvent forcée, des peuples natifs.

L’allocations actuelles de la production et des formes de travail à un niveau mondiale est, pour Quijano, la conséquence directe de cette période. Les anciens pays colonisés produisent toujours principalement des matières premières, achetées le plus souvent par les pays dit du Nord global – dont font partie les anciens colonisateurs. Les formes de contrôle par le travail ont changé, l’esclavage et le servage ont laissé la place à la petite paysannerie indépendante et au travail salarié à bas coûts. Ce qui est criant, c’est l’asymétrie de pouvoir dans ces formes de travail qui est encore plus marquée dans les anciennes colonies que dans les pays colonisateurs – où ses formes existent aussi. Enfin, même si la colonisation politique a pris fin, elle a fait place à un impérialisme occidentale. Quijano le définit comme l’influence résultant, non plus d’un contrôle politique colonial directe, mais de la collusion des intérêts des anciens pays colonisateurs avec les élites locales des anciens pays colonisés. Pays, dans lesquels, règne une articulation très inégale du pouvoir, produisant des discriminations sociales fortes souvent basées sur des considérations raciales, ethniques ou anthropologiques héritées de la période coloniale.

En effet, un des aspects importants de la colonisation et qui explique aussi une partie importante du néocolonialisme est l’aspect culturelle et épistémologique. En une période très courte, les peuples natifs d’Amérique Latine ont vu leurs cultures, leurs connaissances, leurs modes de production de ces connaissances ainsi que leurs moyens d’expressions formelles et artistiques propres, être presque réduits à néant. Cette destruction fut le résultat de chocs démographiques (travail forcé, guerre, maladie), de répression culturelle ainsi que de mise en “concurrence” avec une image mystificatrice, proposée par les colons, des moyens européens de production de la connaissance et du sens. Cela déboucha sur une colonisation culturelle : suite à la destruction de leurs cultures et assignés de force à une place particulière dans une nouvelle classification sociale mondiale, les peuples natifs ont dû reconstruire de nouvelles identités sociales, produisant à leurs suites de nouvelles identités “géoculturelles”. Ces identités intériorisent les présupposés racistes à la base de la nouvelle classification sociale mais aussi cette vision d’une culture européenne supérieure, désirable.

C’est la notion même de modernité qui est interrogée ici par Quijano et Dussel. La rencontre des peuples natifs a été l’occasion pour les européens de s’objectiver comme “LA” société moderne. Au lieu de voir en ces sociétés des alter-egos, ils les ont simplement perçues comme des peuples bloqués à un stade inférieur d’une évolution sociétal unique. Évolution, qui, pour les européens de l’époque, ne pouvait que mener à une société de type européenne – par un chemin semblable au leur –  et plus largement, de nos jours, à la société dite occidentale. C’est ainsi que nait pour Dussel le mythe de la modernité. Les européens se pensent alors les seuls détenteurs de la raison et donc des connaissances et moyens correctes de produire des connaissances. Cette position les oblige à apporter la raison à ces peuples, à les émanciper. Cela justifiera de nombreuses violences, qui seraient un mal nécessaire, un rituel de rédemption. À cette vision, Dussel oppose la philosophie de la libération avec sa notion de la raison de l’autre : la prise en compte de l’altérité. Pour Dussel, la raison possède, en elle-même, “la faculté d’établir un dialogue, un discours intersubjectif avec la raison de l’autre, comme une raison alternative” (Dussel, 1993, p172)[1]. Il est clair pour Dussel que l’approche Occidentale de la philosophie, des sciences sociales et de la production des connaissances n’est pas universelle. Étant le produit de l’époque coloniale, de cette rencontre tronquée, elle ne permet pas aux opprimées des anciens pays coloniaux de penser convenablement les liens qui les enserrent, qu’ils soient politiques, économiques, culturelles et surtout intellectuelles.

Aujourd’hui encore, dans le domaine académique, l’hégémonie occidentale invisibilise ou délégitime les connaissances produites et les manières de les produire – nées de contextes particuliers d’oppression – des philosophes ou scientifiques du Sud global. Il est donc impératif de « décoloniser » aussi l’esprit des chercheurs occidentaux. Ce travail est donc l’occasion pour Mariana Baldi et Fernando Dias Lopes d’encourager un dialogue réellement équilibrer avec eux – basé sur la raison de l’autre. Cet équilibre dialogique est d’autant plus important que l’interdépendance est grande entre Sud et Nord global, notamment à travers le changement climatique et la surutilisation des ressources naturelles. Les habitants du Sud global sont les premiers impactés par ces problèmes et les réponses à y apporter. Il est donc nécessaire que la recherche de solutions se fassent conjointement et se fonde réellement sur leur expertise et leurs connaissances. 

Rédaction : V. Barbet

Relecture : Mariana Baldi et Fernando Dias Lopes

Références :

[1] Dussel, E.  (1993). 1492 o encobrimen:o do outro: a origem do mito da modernidade. Conferências de Frankfurt. Editora Vozes: Petrópoles – RJ. 194 pgs

JUIN 2024 – MÉTA-ORGANISATIONS ET CROISSANCE DE L’ÉGLISE CATHOLIQUE AU CAMEROUN 

Prêtre de l’église catholique Romaine, de la congrégation des Dominicains et chercheur père Sébastien NKoa effectue son doctorat en science de gestion au Groupe de Recherche sur la Performance des Organisations (GREPO) à l’ESSEC de l’Université de Douala (Cameroun) sous la direction de Jean Biwolé Fouda (professeur à l’université d’Ebolowa de Ngaoundéré – Cameroun). Il traite des stratégies de croissance de l’église catholique au Cameroun en utilisant l’angle de la théorie des méta-organisations. Il nous présente une partie de son travail en ce mois de Juin 2024.

L’église catholique peut être vu comme un mille-feuille d’organisations et de méta-organisations. On retrouve à son sommet le regroupement de la curie romaine et des conférences épiscopales continentales (une par continent), chacune des conférences est elle-même constituée de conférences régionales, faites de conférences nationales, elles-mêmes constituées d’archidiocèses, de diocèses puis de paroisses. Dans cet ensemble s’imbriquent aussi des monastères, pouvant appartenir à différents ordres avec leurs visions et organisation propre, et des commissions particulières qui encadrent différentes dimensions de l’église catholique : charité, santé, formation des prêtes, évangélisation, affaires juridiques mais aussi la commission des affaires économiques et financières au centre de la question que pose père Sébastien NKoa. Avant d’aller plus loin, se pose la question de la hiérarchie dans l’église : on pourrait considérer la structure de l’église catholique plus comme une entreprise/organisation classique avec à sa tête le pape et la curie romaine et les conférences épiscopales comme des services ou des filiales de l’entreprises etc. L’analyse qu’a pu mener le père Sebastien NKoa sur le sujet tend à récuser ce fonctionnement, et montre que l’église catholique à plus de caractéristiques propres aux méta-organisations qu’à l’organisation classique. Par exemple, les conférences épiscopales ne sont pas tenues de répercuter systématiquement certaines prises de position du pape et le dialogue et les jeux de pouvoirs vont dans les deux sens, pas uniquement de la curie vers les conférences épiscopales.  

Dans son travail, père Sebastien NKoa se concentre sur la conférence épiscopale camerounaise avec comme unité d’analyse principale les archidiocèses. La conférence épiscopale camerounaise est constituée de 26 archidiocèses et diocèses. Engagée dans un processus de croissance en Afrique, l’église catholique en est encore, au Cameroun, à l’étape dite de “création”, caractérisée par une forte croissance externe (création de nouveaux diocèses ou de congrégations religieuses), des acquisitions de biens fonciers et immobiliers de première génération, et l’essentielles des finances du diocèses sont dirigées vers ces investissements. Cette croissance est auto-financée et principalement la formation des séminaristes est prise en charge par la curie romaine qui dispose d’une puissances économique suffisante. La majeure partie de l’auto-financement provient des deniers du culte au niveau des paroisses mais pas uniquement. Conscient des enjeux, les diocèses ont développé une politique de formation de leurs personnels en économie et en finance. Cela leur a permis de développer :

  1. une culture du contrôle de gestion qui permet la bonne connaissance de l’état financier des diocèses et archidiocèses,
  2. des stratégies de financement innovantes, en complément de la collecte des deniers du cultes, comme l’investissement dans les activités agro-pastorales, l’immobiliers mais aussi dans la création d’universités et centres de formation qui permettent de générer des revenus pour les diocèses. 

Aujourd’hui, la priorité pour les diocèses est d’étendre leur couverture territoriale en termes de nombre de paroisses, cet objectif à un double intérêt, spirituelle (plus de personnes touchées) et économique (augmentation des recettes par les deniers du cultes). La structure actuelle en méta-organisations facilite la phase de “création” auto-financée. En effet, la participation aux structures de niveaux supérieurs est peu couteuse, ce qui permet le réinvestissement de la majeure partie des financements. De plus l’aspect softlaws des méta-organisations laisse une certaine liberté aux organisations membres dans leurs méthodes de financement. À l’avenir, quand la croissance de l’église catholique aura fini sa phase de “création”, on peut imaginer que les structures supérieures pourront capter une partie plus importante des revenus des membres pour développer l’église catholique à d’autres niveaux.

Rédaction : V. Barbet 

Relecture : Père Sébastien NKoa 

MAY 2024 – OCEAN GOVERNANCE AND SCIENTIFIC META-ORGANIZATIONS

Kurt Rachlitz, a PhD candidate at the Department of Sociology and Political Science at the Norwegian University of Science and Technology under the supervision of Michael Grothe-Hammer, Jennifer L. Bailey and Héloïse Berkowitz, asks what impact the International Council for the Exploration of the Sea (ICES), the “world’s first intergovernmental marine science organization” [1], has had on ocean governance (i.e. the regulation of human activities in the sea).  To theorize this impact, Kurt draws on Niklas Luhmann’s theory of social systems [2][3][5]. This presentation was only a preliminary work. The final result of this research will be published in the co-authored book chapter “How Meta-Organizations Influence Their Social Environment. The Case of the ‘Grandfather of International Marine Science Institutions” in the edited volume “Salience of meta-organizations”, edited by Heloise Berkowitz, Nils Brunsson and Sanne Bor in 2025. 

The International Council for the Exploration of the Sea

The International Council for the Exploration of the Sea (ICES) is a meta-organization created in 1902. It consists of 20 member states and brings together researchers dedicated to the study of marine living resources and ecosystems within the North Atlantic. For doing that, it forms a network of nearly 6,000 experts and 700 institutes and organizations, covering a variety of scientific disciplines related to the study of the oceans in its about 150 expert groups. In doing this, it enables the sharing and creation of knowledge and provides scientifically based advice for its members as well as other advice requesters like Regional Fisheries Management Organizations, e.g., NEAFC, and Conservation Conventions, e.g., OSPAR. It provides access to data, tools and techniques, but also to training programs, conference cycles and working groups.

The creation of ICES was motivated by the observation that nation states in isolation are not capable of dealing with scientific issues such as fish migration or potential overfishing. In the beginning of the 20th century the roles of the different actors concerned with this topic were not as clearly separated as they are today. Thus, in the first decades of its existence, ICES had a rather proactive role in shaping the scientific agenda and pressing for policy making decisions.  Over the decades, however, its role has become a primarily scientific one (creation and provision of knowledge and data) on the one hand and a rather reactive one on the other (the production of scientific advice to stakeholders responsible for ocean governance, especially fisheries management). To fulfill these roles, ICES pools the work of research institutes.

  • ICES collects and processes information on fish stocks, produces advice based on this and then forwards it to its member states and / or clients.
  • ICES partly assumes the task of coordinating and structuring various research activities of the institutes in its member countries.

In order to examine the impact of ICES especially on non-member organizations, Kurt draws on Niklas Luhmann’s theory of social systems. This theory enables him to classify non-member organizations depending on the functions they perform in society, but also to consider the role of an actor such as ICES – which indirectly impacts other parts of society.

Social systems theory

Luhmann conceives of society not on the basis of regional societies made up of people and held together by norms and values, but as a world society that is functionally differentiated by communication processes [4][5]. For Luhmann, modern society is primarily structured into functional systems which fulfill particular functions for society. These function systems are not immutable but in perpetual evolution. In this division of modern society into functional systems, we find for example the following systems:

  • The economic system which produces and allocates scare goods and services
  • The legal system which safeguards normative expectations 
  • The political system which prepares and produces collectively binding decisions 
  • The scientific system which prepares and produces ‘true’ knowledge

Each functional system consists of nothing but communications, and carries within it an understanding of its environment – its environment being made up of other social systems (including other functional systems), psychic systems (individuals) and “nature”. Thus, each functional system consists of communication which is specific to it. For Luhmann, in modern society, none of the systems is in direct relation with a “whole” but corresponds to a particular perspective. For example, in the legal system a set of procedures must be followed, and judgments are rendered to safeguard normative expectations. In the economic system goods and services are produced and allocated with the main medium of communication being money. However, although differentiated, these systems are highly dependent on one another and require mechanisms that institutionalize these interdependencies. Economic communications, for example (e.g. buying a house), are fundamentally dependent on the existence of other functional systems. For example, buyers and sellers know that they can obtain a scientific report about diverse risks the house is at stake in the area. In the same way, buyers and sellers know that they can go to court in the event of a dispute (e.g. the seller deliberately concealed damage). 

Finally, we can ask ourselves what place organizations – but also meta-organizations – have in this theory of society. For Luhmann, an organization is also a process of communications that reflects a particular view of its environment and organizes communications according to this view. The specific type of communication that characterizes organizations is decision-making. At least a large proportion of existing organizations process decisions that are specific to and consistent with different functional systems, e.g., a hospital for the medical system or a company for the economic system. In the process of complexification of society as seen by Luhmann, organizations represent an intermediate level between face-to-face interaction systems and the functional systems. The latter are dependent on organizations – not only in acquiring and maintaining a certain level of complexity, but also in their mutual couplings. 

In Luhmann’s theory, there is no functional system that would dominate the others in the sense that it would be the central system that would impose its point of view on the others. Based on this primary differentiation of society into functional systems, Kurt outlines the effects of ICES on functional systems.

The impact of ICES on functional systems

ICES is seen here as a meta-organization, which primarily processes scientific communication. It produces communications which have an impact on the practices of the scientific system itself, but also on external systems, such as the political, legal and economic systems in the particular context of the governance of marine living resources and ecosystems.

More precisely, ICES has an impact on the creation (through databases, standards, methodologies, theoretical concepts, shaping of discourses), coordination (by orchestrating the work of researchers) and orientation (by affecting the research calendar of institutes, mainly around fisheries resources) of certain scientific subsystems linked to marine science.

Concerning the external political, legal and economic systems, Kurt distinguishes three types of impact:

1) Assistance in setting up international agreements and organizations that take part in the governance of marine living resources in the first half of the 20th century. This involves the provision of advice based on scientific knowledge but also the network of actors which has been woven around ICES – actors who know each other, are used to working together within the framework of ICES – which subsequently facilitates cooperation and negotiations in other areas. In the political sphere, ICES helped to found several organizations dealing with marine issues at this time – just two very important examples being the International Whaling Commission (IWC) and The Permanent Commission (later called: NEAFC) in the 1940s [6].

2) The provision of scientific knowledge impacting the industry – the fishers, organizations or meta-organizations, which are mainly industrial associations, of the sector – and the environment – the fauna, flora, which are increasingly safeguarded by organizations and meta-organizations like Environmental NGOs.

3) Providing advice to other non-member political organizations.

Thus, ICES, although endowed with relatively little resources of its own (like many meta-organizations) and having decided to confine its activities to the scientific field, has impacted the scientific subsystem to which it belongs but also the governance decisions of organizations and meta-organizations of other functional systems.

Written by: V. Barbet (with many thanks to Kurt for his help)

Reviewed by:  Kurt Rachlitz, Jennifer L. Bailey, Héloïse Berkowitz

References :

[1] Rozwadowski, Helen M. 2004. “Science, the Sea, and Marine Resource Management: Researching the International Council for the Exploration of the Sea.” The Public Historian 26(1):41–64. doi: 10.1525/tph.2004.26.1.41.

[2] Luhmann, N. (1982). The differentiation of society. Columbia University Press.

[3] Luhmann, N. (1990). Essays on self-reference. Columbia University Press

[4] Grothe-Hammer, M. (2022). The communicative constitution of the world: a Luhmannian view on communication, organizations, and society. In The Routledge Handbook of the Communicative Constitution of Organization. Taylor & Francis.

[5] Boisvert, D. (2006). Niklas Luhmann: la théorie des systèmes sociaux. Aspects sociologiques, 13(1), 55-82.[6] Rozwadowski, Helen M. 2002. The Sea Knows No Boundaries: A Century of Marine Science under ICES. Illustrated Edition. Copenhagen: University of Washington Press.

[6] Rozwadowski, Helen M. 2002. The Sea Knows No Boundaries: A Century of Marine Science under ICES. Illustrated Edition. Copenhagen: University of Washington Press.