Pour son séminaire de rentrée, le projet MétaOrgTrans accueille Mariana Baldi et Fernando Dias Lopes, tous deux professeurs de sciences de gestion à l’Université Fédérale du Rio Grande do Sul (Brésil) et chercheurs invités au LEST jusqu’à la fin Octobre, pour une présentation du point de vue latino-américain sur le néocolonialisme. Point de vue qu’ils explorent au travers des travaux de deux grandes figures académiques du continent : le sociologue, activiste et théoricien politique péruvien, Anibal Quijano (1928-2018) et le philosophe de l’éthique et de la politique argentino-mexicain Henrique Dussel (1934-2023).
Pour eux la découverte en 1492, du continent américain et la colonisation qui s’en suivit marqua l’avènement dans les siècles à venir d’un nouvel ordre social mondial que Quijano nomme le capitalisme eurocentré. Pour Quijano, ce capitalisme eurocentré repose sur deux axes : la notion de race et la structure de contrôle du travail, des ressources et de la production. En termes économiques et politiques, les choses paraissent assez lisibles. La domination politique et économiques des territoires colonisés a permis une réallocation de la production et des échanges commerciaux à un niveau mondial. Les colonies devinrent sources de métaux précieux et de matières premières à bas coût pour les pays colonisateurs, leurs donnant un avantage décisif dans un commerce mondiale en pleine monétarisation. Cette production se fit par l’exploitation, souvent forcée, des peuples natifs.
L’allocations actuelles de la production et des formes de travail à un niveau mondiale est, pour Quijano, la conséquence directe de cette période. Les anciens pays colonisés produisent toujours principalement des matières premières, achetées le plus souvent par les pays dit du Nord global – dont font partie les anciens colonisateurs. Les formes de contrôle par le travail ont changé, l’esclavage et le servage ont laissé la place à la petite paysannerie indépendante et au travail salarié à bas coûts. Ce qui est criant, c’est l’asymétrie de pouvoir dans ces formes de travail qui est encore plus marquée dans les anciennes colonies que dans les pays colonisateurs – où ses formes existent aussi. Enfin, même si la colonisation politique a pris fin, elle a fait place à un impérialisme occidentale. Quijano le définit comme l’influence résultant, non plus d’un contrôle politique colonial directe, mais de la collusion des intérêts des anciens pays colonisateurs avec les élites locales des anciens pays colonisés. Pays, dans lesquels, règne une articulation très inégale du pouvoir, produisant des discriminations sociales fortes souvent basées sur des considérations raciales, ethniques ou anthropologiques héritées de la période coloniale.
En effet, un des aspects importants de la colonisation et qui explique aussi une partie importante du néocolonialisme est l’aspect culturelle et épistémologique. En une période très courte, les peuples natifs d’Amérique Latine ont vu leurs cultures, leurs connaissances, leurs modes de production de ces connaissances ainsi que leurs moyens d’expressions formelles et artistiques propres, être presque réduits à néant. Cette destruction fut le résultat de chocs démographiques (travail forcé, guerre, maladie), de répression culturelle ainsi que de mise en “concurrence” avec une image mystificatrice, proposée par les colons, des moyens européens de production de la connaissance et du sens. Cela déboucha sur une colonisation culturelle : suite à la destruction de leurs cultures et assignés de force à une place particulière dans une nouvelle classification sociale mondiale, les peuples natifs ont dû reconstruire de nouvelles identités sociales, produisant à leurs suites de nouvelles identités “géoculturelles”. Ces identités intériorisent les présupposés racistes à la base de la nouvelle classification sociale mais aussi cette vision d’une culture européenne supérieure, désirable.
C’est la notion même de modernité qui est interrogée ici par Quijano et Dussel. La rencontre des peuples natifs a été l’occasion pour les européens de s’objectiver comme “LA” société moderne. Au lieu de voir en ces sociétés des alter-egos, ils les ont simplement perçues comme des peuples bloqués à un stade inférieur d’une évolution sociétal unique. Évolution, qui, pour les européens de l’époque, ne pouvait que mener à une société de type européenne – par un chemin semblable au leur – et plus largement, de nos jours, à la société dite occidentale. C’est ainsi que nait pour Dussel le mythe de la modernité. Les européens se pensent alors les seuls détenteurs de la raison et donc des connaissances et moyens correctes de produire des connaissances. Cette position les oblige à apporter la raison à ces peuples, à les émanciper. Cela justifiera de nombreuses violences, qui seraient un mal nécessaire, un rituel de rédemption. À cette vision, Dussel oppose la philosophie de la libération avec sa notion de la raison de l’autre : la prise en compte de l’altérité. Pour Dussel, la raison possède, en elle-même, “la faculté d’établir un dialogue, un discours intersubjectif avec la raison de l’autre, comme une raison alternative” (Dussel, 1993, p172)[1]. Il est clair pour Dussel que l’approche Occidentale de la philosophie, des sciences sociales et de la production des connaissances n’est pas universelle. Étant le produit de l’époque coloniale, de cette rencontre tronquée, elle ne permet pas aux opprimées des anciens pays coloniaux de penser convenablement les liens qui les enserrent, qu’ils soient politiques, économiques, culturelles et surtout intellectuelles.
Aujourd’hui encore, dans le domaine académique, l’hégémonie occidentale invisibilise ou délégitime les connaissances produites et les manières de les produire – nées de contextes particuliers d’oppression – des philosophes ou scientifiques du Sud global. Il est donc impératif de « décoloniser » aussi l’esprit des chercheurs occidentaux. Ce travail est donc l’occasion pour Mariana Baldi et Fernando Dias Lopes d’encourager un dialogue réellement équilibrer avec eux – basé sur la raison de l’autre. Cet équilibre dialogique est d’autant plus important que l’interdépendance est grande entre Sud et Nord global, notamment à travers le changement climatique et la surutilisation des ressources naturelles. Les habitants du Sud global sont les premiers impactés par ces problèmes et les réponses à y apporter. Il est donc nécessaire que la recherche de solutions se fassent conjointement et se fonde réellement sur leur expertise et leurs connaissances.
Rédaction : V. Barbet
Relecture : Mariana Baldi et Fernando Dias Lopes
Références :
[1] Dussel, E. (1993). 1492 o encobrimen:o do outro: a origem do mito da modernidade. Conferências de Frankfurt. Editora Vozes: Petrópoles – RJ. 194 pgs